Une maison en ruine après un attentat à la bombe à Stepanakert, la capitale du Haut-Karabakh, samedi. – SIPA

  • Depuis plusieurs semaines, l’Arménie et l’Azerbaïdjan sont à nouveau engagés dans un conflit latent qui les oppose depuis trente ans autour de la région azerbaïdjanaise à majorité arménienne du Karabakh.
  • Une trêve humanitaire a été négociée de samedi à midi, grâce principalement à l’intervention de la Russie, alors que le conflit est largement condamné dans le monde.
  • Cette trêve n’est pas respectée, car pour le géopoliticien Frédéric Encel, l’Azerbaïdjan souhaite que sa supériorité militaire acquise soit reconnue en raison de sa manne pétrolière, dont l’Arménie n’a pas.

Il n’a pas fallu longtemps pour que la trêve humanitaire qui devait entrer en vigueur samedi midi dans le Caucase soit violée. La situation est, bien sûr, toujours confuse entre Arménie est
Azerbaïdjan, les deux côtés nient systématiquement ce que l’autre soutient. Mais les bombes sont tombées
Haut-Karabakh (la région à majorité arménienne en Azerbaïdjan) et ses environs le samedi et le dimanche soir. La médiation, lancée par la Russie, la France et les États-Unis, a jusqu’à présent eu de mauvais résultats. 20 minutes a tenté de comprendre pourquoi avec le professeur des affaires internationales à Sciences Po, Frédéric Encel.

Les deux belligérants veulent-ils vraiment se disputer? Vous sentez-vous comme un cessez-le-feu?

Fondamentalement, l’Azerbaïdjan ne veut pas d’un cessez-le-feu parce que Bakou pense que l’équilibre de la puissance militaire a changé en sa faveur ces dernières années. Ce n’est pas faux. Notamment grâce au maintien de la manne issue du pétrole. En termes économiques et financiers, l’Arménie n’a absolument pas une telle chance. En d’autres termes, depuis la soi-disant guerre des quatre jours de 2016, l’Azerbaïdjan n’a cessé de «tester» les défenses arméniennes avec des équipements de plus en plus sophistiqués, en particulier des drones, que l’Arménie ne possède pas. . Bakou n’a donc aucun intérêt à la trêve car l’équilibre militaire lui est de plus en plus favorable, mais aussi parce que l’Azerbaïdjan, contrairement à l’Arménie, revendique un territoire. Depuis que l’Azerbaïdjan a perdu la guerre de 1991-1994, il est le plus exigeant. Officiellement, l’Arménie ne revendique pas sa souveraineté sur le Karabakh: le Karabakh a proclamé son indépendance à la suite de cette guerre mais n’est reconnu par personne.

L’Arménie et l’Azerbaïdjan ont négocié sous l’égide de la Russie mais aussi de la France et des États-Unis. N’est-ce pas l’erreur de ne pas ajouter la Turquie?

Je pense qu’il n’y a pas d’erreur: la Turquie n’a rien à faire dans ce conflit, c’est un pays totalement partiel. La Turquie est inconditionnellement en faveur de l’Azerbaïdjan, qui voit aussi une sorte de conséquence de sa territorialité historique. Ce qui est assumé et revendiqué par l’Azerbaïdjan lui-même, dont le fil conducteur est «deux États, une nation» et dont la langue est le turc [l’azéri est très très proche du turc].

Mais la Russie a un accord de défense avec l’Arménie …

Vous avez raison, mais cet accord n’inclut pas le Karabakh. Est critique. Cet accord récemment prolongé ne couvre que les frontières internationalement reconnues de l’Arménie. En d’autres termes: ni le Haut-Karabakh, ni les territoires azerbaïdjanais conquis à la suite de la victoire de 1994, ce sont des territoires essentiellement montagneux qui composent la périphérie du Karabakh.

Vous venez de publier Les 100 mots de guerre, un Que sais-je, au pouf. Pouvons-nous parler de guerre ici?

Non seulement nous pouvons, mais nous devons en parler. En 1994, il y avait un cessez-le-feu et un cessez-le-feu est un acte de guerre, pas un acte politique. En fait, la guerre n’a jamais cessé de 1991 à aujourd’hui. Son front était tout simplement presque gelé. On peut également parler de conflits de très faible intensité de 1994 à la guerre des quatre jours. Aujourd’hui, nous sommes toujours dans une guerre de faible intensité, mais pas sur un front gelé. L’Arménie et l’Azerbaïdjan sont manifestement officiellement en guerre.

Vous avez dit que les Turcs n’avaient rien à faire dans ce conflit et que la Russie n’avait pas le même rôle vis-à-vis de l’Arménie que la Turquie vis-à-vis de l’Azerbaïdjan. On ne peut donc pas parler d’une guerre par procuration entre ces deux puissances.

Non. En revanche, on peut parler, avec le Caucase, d’un blocus paralysant sur une éventuelle alliance entre Ankara et Moscou. Cette alliance dont on parle depuis des années mais qui, pour moi, n’existe pas. Il y a eu ponctuellement dans l’espace et dans le temps, notamment en Syrie, un accord cordial, dont le seul objectif était d’assurer le maintien des Occidentaux hors de la zone. Mais quand on parle de la Syrie aujourd’hui, de la Libye aujourd’hui, on parle d’une copropriété russo-turque: ce n’est pas vrai! C’est faux ! Chacun défend un domaine parfaitement antagoniste à l’autre. Cette absence d’alliance entre la Russie et la Turquie a toujours connu le Caucase comme un nœud gordien. La Russie n’abandonnera pas l’Arménie: pour des raisons historiques et religieuses, liées à l’opinion publique russe très favorable à l’Arménie, liée à la puissante diaspora arménienne en Russie … Et la Turquie n’abandonnera pas l’Azerbaïdjan: pour des raisons moins religieuses ( nous sommes musulmans des deux côtés mais les Azéris sont chiites et très, très laïques) mais plus historico-culturels ou ethnoculturels.

Quand on vous écoute, on a du mal à voir une issue à ce conflit: au mieux le front, encore une fois, va caler …

Je pense qu’il n’y aura aucun moyen de sortir de ce conflit tant que l’Azerbaïdjan n’aura pas décidé de reconnaître une forme de souveraineté arménienne – je ne dis pas laquelle – sur le Karabakh, qui a encore l’histoire d’été arménienne. Dans le même temps, je pense qu’il n’y aura pas de solution à ce conflit si l’Azerbaïdjan n’obtient pas une forme de compensation: cela pourrait être la création d’un corridor territorial autonome qui lui permettrait de rejoindre le parti. le continent et la Turquie, qui n’existent pas. Je ne vois pas comment ces compensations pourraient intervenir parce que je ne vois pas comment l’Arménie pourrait accepter de sacrifier la pleine et entière souveraineté sur son territoire internationalement reconnu. Alors, oui, je pense que ce conflit, pour l’instant, est inextricable.



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